Face à l’expansion d’Amazon et des grandes plateformes, j’entends souvent la même inquiétude revenir dans les réunions municipales et les cafés de quartier : que peuvent réellement faire nos communes pour protéger les commerces indépendants ? Ma conviction, nourrie par des échanges avec commerçants, élus et urbanistes, est qu’il n’existe pas de solution miracle. Mais un ensemble de leviers combinés, locaux et concrets, peut changer la donne si on les met en œuvre de façon coordonnée et ambitieuse.

Comprendre le défi

Avant tout, il faut poser les termes du problème. Amazon n’est pas seulement un vendeur : c’est une plateforme, un réseau logistique, un service client et une machine à capturer la donnée. Les commerces indépendants subissent la concurrence sur les prix, la promesse de livraison rapide et la visibilité en ligne. Or, ils ont des atouts que la plateforme ne remplace pas : la relation de proximité, le conseil personnalisé, l’ancrage local, les savoir-faire et la capacité à faire vivre nos rues.

Aménagement urbain et foncier : rendre les centres attractifs

Je vois souvent que le premier levier est physique : rendre les centres-ville et les quartiers commerçants agréables, vivants et accessibles. Une commune peut agir sur :

  • la régulation des loyers commerciaux (en soutenant les dispositifs de bail emphytéotique urbain, les zones de protection du commerce) ;
  • la vacance commerciale en transformant des locaux vides en boutiques éphémères, ateliers d’artisans ou pépinières de commerces ;
  • l’accessibilité : tarification du stationnement, pistes cyclables, trottoirs apaisés, signalétique claire pour faciliter le shopping de proximité.
  • Soutenir la transition numérique des commerçants

    On oppose trop souvent « digital » et « physique » alors qu’ils peuvent être complémentaires. Les mairies peuvent jouer un rôle d’accélérateur :

  • proposer des formations gratuites au e‑commerce, à la gestion des fiches Google My Business, aux réseaux sociaux et au référencement ;
  • créer ou soutenir une marketplace locale où plusieurs commerçants s’agrègent pour vendre en ligne avec une logistique partagée — l’exemple de certaines plateformes municipales en Allemagne ou en Espagne montre que ça fonctionne si c’est bien porté ;
  • faciliter le click-and-collect en adaptant les espaces publics (zones de retrait, signalétique) et en communiquant massivement dessus.
  • Logistique et mutualisation : reprendre la main sur la livraison

    La promesse de livraison ultra-rapide est l’un des atouts d’Amazon. Les communes peuvent contre-attaquer par la mutualisation :

  • développer des hubs de micro-logistique pour les commerçants locaux (consignés collaboratifs, points relais municipaux) ;
  • inciter à l’utilisation de flottes de livraison propres et partagées (vélos cargos, véhicules électriques partagés) pour limiter l’impact environnemental et le coût ;
  • réguler la circulation des poids lourds dans les centres-villes et favoriser les livraisons hors-pointe pour réduire les nuisances.
  • Achats publics et préférence locale

    Une commune dispose d’un levier puissant : ses propres achats. En appliquant des critères de qualité sociale, environnementale et d’ancrage territorial, elle peut :

  • préférer les fournisseurs locaux pour la restauration collective, la fourniture de bureaux, les événements culturels ;
  • mettre en place des clauses sociales et des seuils de volume favorisant les PME et artisans locaux lors des marchés publics ;
  • organiser des circuits courts pour les cantines scolaires et les maisons de retraite — un soutien concret aux producteurs et commerçants locaux.
  • Fiscalité locale et aides ciblées

    La fiscalité peut se révéler un outil d’équité. Je ne plaide pas pour une guerre des taxes, mais pour des mécanismes intelligents :

  • exonérations temporaires de taxe foncière pour les nouveaux commerces indépendants s’installant dans des zones dévitalisées ;
  • aides à l’investissement numérique (subventions pour création de site marchand, système de caisse conforme, intégration à une marketplace locale) ;
  • création de fonds de soutien pour la modernisation (isolation, accessibilité, rénovation) qui diminuent les charges d’exploitation.
  • Communication, événements et mise en réseau

    Le marketing territorial est souvent négligé. Une commune peut faire beaucoup avec peu :

  • campagnes “J’achète dans ma ville” sur les réseaux sociaux, dans les transports et auprès des scolaires ;
  • événements réguliers (marchés nocturnes, fêtes du commerce, journées des artisans) pour créer du trafic et renforcer le lien social ;
  • création de cartes cadeaux municipales utilisables chez plusieurs commerçants, outil simple pour garder la consommation locale.
  • Partenariats et coopérations

    Les communes ne doivent pas agir seules. Je préconise :

  • des coopérations intercommunales pour mutualiser la logistique, la formation et la communication ;
  • des partenariats avec les chambres de commerce, associations de commerçants et établissements scolaires pour des actions de formation et d’orientation professionnelle ;
  • la création d’un conseil local du commerce réunissant élus, commerçants, représentants des usagers et bailleurs pour élaborer une stratégie partagée.
  • Mesures résistantes mais légales : attention au cadre

    Il est tentant d’imaginer des mesures radicales — interdiction d’Amazon dans la commune, surtaxes ciblées — mais il convient d’être prudent. Les règles européennes et nationales sur la concurrence et l’aide d’État limitent les possibilités. Je recommande donc des actions ciblées, proportionnées et défendables juridiquement : aides non discriminatoires, appels à projets ouverts, dispositifs d’intérêt général (mobilité, transition écologique) qui bénéficient naturellement aux acteurs locaux.

    Exemples concrets et inspirations

    J’ai vu des initiatives inspirantes : une petite ville qui a transformé un centre commercial désert en halle alimentaire avec producteurs locaux et ateliers ; une métropole qui a mis en place une flotte de vélos-cargos mutualisés pour livrer les achats du marché ; une commune qui a lancé une marketplace collective soutenue par la chambre de commerce et par une campagne municipale. Ces succès partagent trois caractéristiques : implication des acteurs locaux, appui municipal structurel et communication constante vers les habitants.

    MesureEffet attendu
    Soutien à la numérisationMeilleure visibilité et ventes en ligne pour les commerces
    Hubs logistiques locauxRéduction des coûts de livraison et délais compétitifs
    Achats publics locauxFlux économiques directs vers les PME locales
    Événements et communicationAccroissement du trafic en centre-ville

    Si vous êtes élu·e, commerçant·e ou simple citoyen·ne, je vous encourage à porter ces idées dans votre mairie, à demander un état des lieux du commerce local et à proposer un plan d’action. Sur Nevousindignezpas (https://www.nevousindignezpas.fr), j’ai déjà abordé plusieurs de ces pistes dans d’autres dossiers — l’enjeu est de transformer l’indignation en stratégies concrètes et collectives. Les communes n’écraseront pas Amazon en solo, mais elles peuvent, en mobilisant leurs atouts, faire en sorte que nos rues retrouvent du sens et de l’activité, et que l’économie locale ne soit pas une simple résidu face aux géants du numérique.