J’ai l’habitude de commander plusieurs tailles et couleurs « au cas où » : c’est devenu une routine presque indolore grâce à des politiques de retours gratuits et ultra-flexibles. Mais depuis quelques enquêtes et entretiens avec des salariés du secteur, j’ai commencé à regarder ces cartons qui repartent en sens inverse d’un autre œil. Les retours ne sont pas juste un service client pratique : ils constituent aussi un levier discret — et parfois cynique — pour gérer un excédent de production et masquer une partie du gaspillage textile. Voici ce que j’ai appris en creusant ce phénomène.

Pourquoi les retours sont au cœur du business model de la fast fashion

Les enseignes de fast fashion ont bâti leur succès sur deux promesses : des produits très accessibles et une expérience d’achat sans friction. Les retours gratuits et faciles encouragent l’achat impulsif et le « try-before-you-decide » à domicile. Pour le consommateur, c’est confortable ; pour la marque, c’est un moyen d’augmenter le panier moyen et de multiplier les occasions de vente.

Mais cette fluidité a un coût. Les retours génèrent des volumes considérables d’articles renvoyés vers des centres logistiques. Or, ces articles ne retrouvent pas automatiquement le chemin des rayons. Entre l’évaluation qualité, le tri, le stockage et la remise en vente, beaucoup d’articles finissent hors circuit commercial pour des raisons pratiques, économiques ou légales (défauts, saisonnalité, coûts de reconditionnement supérieurs au prix de revente).

Les différents « sorts » des retours : du reconditionnement à la destruction

En discutant avec d’anciens employés d’entrepôts et des acteurs de la seconde main, j’ai identifié plusieurs issues fréquentes pour les retours :

  • Remise en rayon : possible lorsque l’article est impeccable et encore dans son emballage d’origine.
  • Reconditionnement : lavage, réparation, repassage — coûteux et parfois non rentable pour des vêtements à bas prix.
  • Vente sur des canaux secondaires : marchés d’outlets, plateformes de destockage, ventes B2B.
  • Don à des associations : une option, mais logistiquement contraignante et souvent marginale.
  • Exportation : envoi vers des marchés émergents ; pratique critiquée car elle peut écraser les filières locales de textile.
  • Recyclage ou valorisation : malheureusement limité par le mélange des fibres et le manque d’infrastructures.
  • Destruction (incinération ou mise en décharge) : point le plus préoccupant, confirmé par plusieurs enquêtes journalistiques et témoignages.

Comment les retours servent à dissimuler la surproduction

La fast fashion produit massivement, souvent sans prévisions précises de la demande. Pour ne pas afficher des stocks invendus et protéger l’image d’un renouvellement constant, certaines entreprises privilégient des stratégies invisibilisantes : destruction de retours, vente en lots anonymes à des intermédiaires ou export hors contrôle médiatique. Les retours deviennent alors une soupape logistique : plutôt que d’assumer qu’un produit n’a pas trouvé preneur, on le fait « disparaître » discrètement.

Le système en ligne facilite l’opération. Un client commandera plusieurs modèles, renverra une partie, et la piste de ces retours se perd souvent dans des centres de tri automatiques. Quand j’ai demandé à des responsables de plateformes de revente pourquoi certains flux étaient opaques, la réponse revenait : « C’est un problème de coût et de cadence. » Traduit : reconditionner un lot de T-shirts vendus 5 € ne vaut pas l’effort.

Les pratiques de certaines grandes enseignes

Je ne veux pas généraliser sans nuance. Certaines marques investissent dans des programmes responsables, la réparation ou la revente certifiée. Mais des révélations dans la presse et des enquêtes locales ont mis en lumière des pratiques dérangeantes chez plusieurs groupes de la mode à bas coût, où des vêtements neufs ou légèrement portés ont été détruits plutôt que réintroduits sur le marché. L’argument commercial invoqué est souvent le maintien de la valeur de la marque et la prévention du « cannibalisme » des prix.

Parmi les noms qui reviennent souvent dans ces enquêtes : des géants du secteur, des plateformes de e-commerce et des enseignes très axées sur la rotation rapide des collections. Plutôt que d’exposer des preuves juridiques, je préfère souligner le mécanisme : des articles peu coûteux, renvoyés en masse, dont le traitement est jugé économiquement non rentable, et qui finissent par être valorisés de manière opaque.

Le greenwashing des retours : recycler l’image plus que les vêtements

Pour calmer les critiques, certaines entreprises multiplient les initiatives « circulaires » : collectes en magasin, partenariats avec des recycleurs, programmes de reprise. Mais à l’échelle, beaucoup de ces mesures ressemblent parfois à des opérations de communication. Récupérer 1 % des retours et afficher des campagnes vertueuses permet de détourner l’attention de l’essentiel : la baisse de la cadence de production et une conception moins jetable des vêtements.

De plus, le recyclage textile n’est pas une panacée : la plupart des usines ne peuvent pas traiter efficacement les mélanges de fibres (polyester mélangé coton, élasthanne), et la transformation en nouvelles fibres de qualité est encore limitée. Autrement dit, promettre la « circularité » sans revoir le modèle produit-retour, c’est entretenir l’illusion.

Quelles conséquences pour l’environnement et pour les travailleurs ?

Le gaspillage des retours pèse sur plusieurs dimensions :

  • Empreinte carbone : transport aller-retour, tri, stockage et potentielle incinération augmentent les émissions inutiles.
  • Déchets : des tonnes de textiles finissent en décharge ou sont brûlées, libérant des polluants.
  • Éthique : exporter des vêtements invendus vers des pays où ils concurrencent les filières locales peut nuire à des économies fragiles.
  • Conditions de travail : le tri et la destruction se font souvent dans des chaînes logistiques sous-payées et pénibles.

Ce que nous, consommateurs et citoyen·ne·s, pouvons faire

Changer la donne ne se fera pas seulement en pointant du doigt les enseignes. J’ai essayé plusieurs pratiques qui réduisent le flux de retours et la pression sur le système :

  • Acheter moins et mieux : privilégier la qualité et les marques transparentes sur leurs pratiques de stockage et de recyclage.
  • Limiter les commandes multiples : commander une seule taille et un seul coloris quand c’est possible.
  • Favoriser la seconde main et la location : friperies, plateformes de revente, services de location pour les pièces occasionnelles.
  • Exiger la transparence : poser des questions en boutique, laisser des commentaires, soutenir les initiatives législatives qui obligent au reporting des flux de déchets textiles.

Quels leviers réglementaires et industriels existent ?

En France, la loi anti-gaspillage de 2020 a interdit la destruction des invendus non alimentaires, obligeant certaines marques à trouver d’autres solutions. C’est un pas utile, mais l’application et le contrôle restent inégaux. À l’échelle européenne, des propositions pour responsabiliser les producteurs (extended producer responsibility) et améliorer les infrastructures de recyclage sont en discussion.

Du côté industriel, plusieurs pistes semblent sensées et réalistes : concevoir pour la durabilité, simplifier les compositions materials pour faciliter le recyclage, investir dans le reconditionnement local, et surtout revoir les politiques commerciales qui encouragent l’achat excessif. Tant que le modèle de rentabilité repose sur des volumes infinis et des retours massifs, la problématique restera latente.

Quand j’observe mon panier d’achats et le trajet des colis, je vois désormais un écosystème où chaque choix a des conséquences matérielles et invisibles. Les retours ne sont pas un simple service : ils peuvent être un écran derrière lequel se cache une partie du gaspillage textile. Les dévoiler, les rendre comptables, c’est une étape indispensable pour remettre en question un système qui transforme la mode en cycle rapide de production, consommation et disparition.